Tranches de vie de pendulaire sur les rails

Publié le 30 août 2019 | Par kantutita | Expat en France
Pendulaire et frontalière: tranches de vie sur les rails

Cela fait un peu plus d’un an que je traverse la frontière pour aller travailler. Routine train-bureau-dodo, comme un pendulaire. Je suis une pendulaire transfrontalière. Aujourd’hui je vous raconte quelques tranches de vie sur les rails, rédigés sur mon smartphone dans le TER 200. 

*Un pendulaire est un travailleur qui se rend dans une autre ville pour son emploi. Oui, on a un mot pour ça en Suisse. Beaucoup de pendulaires prennent le train

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Chap. 1 Le contexte.

Le roulis régulier du train me berce matin et soir et je n’ai jamais entièrement regardé le paysage de mon trajet. Je l’avoue avec honte. Jour après jour j’ai le regard embué, collé sur mon écran ou sur un roman.

Mon réveil sonne à 6hpile et à 7h04 je passe le pas de ma porte. Trois minutes avant le train j’arrive sur le quai où de nombreux frontaliers sont regroupés en silence. 

Mon TER arrive de Strasbourg. Il paraît que des gens pendulent au quotidien de là jusqu’à Bâle (1h20 aller, 1h20 retour). Cela me semble incroyable.

Passer en tout deux heures par jour à me déplacer me semble déjà bien assez. Je préférerais être chez moi ou me promener plutôt que d’être confinée dans un wagon. Porte à porte, il me faut en gros 30 minutes de train, et 30 minutes de marche pour arriver au bureau. C’est correct.

En théorie, je débarque sur le quai 3 minutes avant le train, mais comme je traîne en chemin il arrive qu’on soit là en même temps. Je l’ai déjà raté. Deux fois. En un an. Cela me semble une moyenne acceptable.

Et puis ce n’est pas grave car par chance, il y a un régional – plus lent car il s’arrête à toutes les gares – et moins confortable – qui part 3 minutes après. Comme un parachute.

Chap. 2  Chacun sa place

Chaque matin, c’est pareil. Se serrer sur les quais à l’approche des portes des wagons en formant une espèce de colonne. On est en France alors ce n’est pas une file disciplinée à l’anglaise, mais un tas de voyageurs qui veulent monter dans le train avant leur voisin. 

Les premiers dedans pourront choisir leur place. Le mieux est d’avoir la chance de faire le trajet seul, avec une place vide à côté de soi. L’espace, c’est le luxe. En hiver, j’aime surtout pouvoir accrocher ma veste, et pour avoir le crochet il faut être à la fenêtre. Je vise donc toujours la fenêtre. Exception: en été, en fin de journée, le soleil est brûlant et pour avoir de l’ombre il faut choisir la place couloir.

Chap. 3 Confort bleu velours

Le train des pendulaires alsacien qui relie les grandes villes est équipé de fauteuils confortables recouverts de velours bleu. La première fois que je suis entrée dans un wagon, j’ai cru m’être trompée et me trouver en première classe. J’ai beaucoup d’affection pour ce train. Une fois au fond de mon siège, les rangs sont serrés alors je me sens cachée, dans une bulle. Je peux lire un roman ou écrire pour le blog sur mon téléphone (comme je le fais à présent) sans jamais être malade. Même en voyageant à l’envers. J’en profite pour gérer les réseaux sociaux aussi.

Ça, c’est le TER200 qui relie les villes. Bâle – Saint-Luis (prononcé à l’alsacienne comme un huis-clos dans le haut-parleur) – Mulhouse… la suite ne me regarde pas. 

Il existe une autre option: le train régional. Que j’évite en général car dedans, j’ai le mal des transports en travaillant. Il saccade. Il est bas sur roues. Il n’est pas cosy. Et il est lent. Il me permet de réviser ma géographie balbutiante des villages alsaciens, mais c’est son seul avantage.

Chap. 4 Consensus taiseux 

Parfois, pour partir en reportage en Suisse, je prends des trains plus matinaux. A 5h46, dans les wagons alors, les cache-soleils sont baissés et certains passagers terminent leur nuit bercés par le train, pelotonnés en boule sur la banquette. 

J’aime le calme dans mon TER200. Aux horaires des pendulaires, les gens sont fatigués de leur journée. Les boutes-en-train qui discutent fort sont rares. 

Par contre il m’arrive régulièrement de râler car la dame à côté de qui on s’est assis ne répond pas à notre bonjour. Ce n’est pas la première fois. 

Je râle aussi intérieurement parce que les gens n’enlèvent pas leur sac pour laisser les nouveaux passagers s’asseoir. En fait, je les soupçonne fortement de mettre leur sac exprès. Pour gagner en intimité.

Je finis par faire comme eux. Et puis j’ai mauvaise conscience. J’enlève mon sac et je le pose à mes pieds.

Une €$%!¥ prend place à mes côtés. Je lui dis bonjour. Elle m’ignore. Je répète la salutation plus fort. Elle est obligée de marmonner quelque chose en retour, l’air emmerdé.

Plus tard, je comprends qu’en fait, cela ne se fait pas, de dire bonjour. Ça énerve les gens. Il faut s’ignorer. Ce que je trouve difficile quand on se retrouve coude contre coude dans un espace serré. J’apprends en lisant un article de sociologie, que pour les Français, dire bonjour dans une telle situation, c’est se rapprocher. Alors que pour les anglo-saxons, ce bonjour reconnaît la présence de l’autre mais met de la distance.

Je ne saurai pas pourquoi j’ai une sensibilité anglo-saxonne sur ces situations.

Pour adopter les coutumes locales et me fondre dans la masse, je décide de ne plus dire bonjour, et de ne plus enlever mon sac non plus. A la place, je fais des sourires embêtés aux gens en prenant place à leur côté, ça a l’air de fonctionner.

Pendulaire et frontalière: tranches de vie sur les rails

Chap. 5 Têtes inconnues

Limiter les contacts humains pour être tranquillement dans son monde. Apprécier le calme qui règne – comme un consensus. 

Reconnaître la fille qui mange son muesli tous les matins. L’homme qui plie son vélo-bidouille en trois. La fille au look stylé et coloré.

Passer à travers le zoo de Bâle, coupé en deux par le chemin de fer, et apercevoir une forme, peut-être une otarie ou un bison, à travers le feuillage. 

Se faire dépasser aux abords de la gare par les usagers des trottinettes, e-trottinettes et bicyclettes.

S’émerveiller qu’il y ait des toilettes hommes/femmes séparés dans mon train. Souvent propres. Ou presque. Déchanter car ce soir cela sent comme devant la cage d’un animal du zoo de Bâle.

Chap. 6 Déception

Le troupeau descend du train à Bâle – avec empressement. Je traîne toujours à retrouver mes écouteurs ou à remettre mes pulls et ma veste en hiver. Le flot passe lentement devant les douaniers. On marche au ralenti.

Le quai français se trouve dans une aile déconnectée de la gare de Bâle, en travaux. Je dois contourner toute la Bahnhof pour arriver au boulot. J’apprécie ma marche matinale, quand la météo est favorable, ni trop chaude, ni trop froide. J’ai 3 chemins alternatifs pour me rendre au travail, que je varie en adéquation avec la saison.

Mais il y a une chose que je crains. Ce sentiment d’abattement qui m’étreint lorsqu’on arrive sur le quai confiant, guilleret même  – et que le train nous fait faux bond.

Il n’est pas là.

Le mot à craindre sur le tableau apparaît. Les lettres tournent et se forment au ralenti. Ausfall. 

Annulé.

J’ai pourtant les alertes SMS configurées pour m’avertir des pépins. Mais parfois elles se déclenchent trop tard. 

Alors, on fait quoi? On prend le train suivant, le régional, qui sera bondé. Les jours où on doit faire le trajet debout dans une marée humaine, il y a des rigolos qui lancent des blagues à la ronde. Cela détend l’atmosphère et donne une ambiance conviviale. Des inconnus se parlent, soudainement liés par cet accroc d’horaire.

Chap. 7 Terminus

L’impatience d’atteindre la poignée de sa chaumière. Enfin, la maison.

Et vos trajets en train, ici ou ailleurs, ressemblent-ils aussi à cela? Racontez-moi…

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