Non, je ne vous ai pas trahis, amis suisses! Malgré mon accent français, je suis toujours des vôtres. Les lamentations d’une expat sur la perception des accents en Romandie. Un billet fleuve bourré d’anecdotes.
Depuis que je vis en France, je me trouve face à un furieux dilemme.
Dans l’Hexagone, où je passe quand même le plus clair de mon temps, c’est plutôt pratique de ne pas avoir d’accent trahissant mes origines suisses.
Si je ne sors pas de mot comme « stämpf » au milieu d’une phrase (c’est arrivé hier soir), je passe pour une autochtone. Une parfaite petite Française à l’accent pointu, ou plutôt sans accent perceptible par des oreilles de ce côté-ci de la frontière!
Comment pourraient-ils deviner que je viens d’ailleurs? Je parle parfaitement la langue locale!
Le problème, c’est lors de mes retours en Suisse.
J’ai honte d’ouvrir la bouche chez moi. Je n’arrive pas à adopter cette nouvelle posture de « On dirait que je suis étrangère, mais en fait je suis née ici les gars- haha ».
Cela touche ma vanité de neuchâteloise pure souche, nom de bleu! Dans ma tête, je me dis bêtement: « Argh, faut que je retrouve mon accent perdu! Les caissières vont me prendre pour une touriste française. »
Pourquoi est-ce que cela me dérange? Mais parce que je suis sensée rentrer chez moi, c’est mon canton, le coin où j’ai passé la majeure partie de ma vie, et je n’ai pas envie d’y être perçue comme une étrangère. Je suis très attachée à ma région d’origine. Bientôt quelqu’un va me demander si j’ai besoin d’aide pour trouver mon chemin! L’ANGOISSE!
Alors, je prends soin de glisser plein d’helvétismes dans mes phrases pour compenser. Je demande toujours un cornet à la caissière et je ponctue mes phrases de ou bien. Je prononce à haute et intelligible voix septante et nonante. Bien sûr, la plupart des Suisses ne tiquent pas sur ces helvétismes, qui sont la norme, alors mes efforts de réintégration sont perdus….
Vous pensez que c’est un caprice d’expat? Je vais tenter de vous expliquer le fond du problème, c’est-à-dire la perception des accents en Suisse romande.
Alors, peut-être, vous comprendrez mieux.
Gommer son accent: la quête du Graal
Comment j’ai perdu mon accent neuchâtelois au profit d’un accent romand standard, valorisé.
Cet accent neuchâtelois très prononcé, avec les R au fond de la gorge et les intonations qui font des montagnes suisses russes, je l’ai fièrement arboré comme un pan de mon identité jusqu’à mes 20 ans.
Même les Neuchâtelois trouvaient que j’avais un certain accent, c’est dire.
Après, j’ai changé de colocation (c’est aussi con que ça) et perdu mon accent, car le hasard a voulu que je vive avec deux Français. Par mimétisme inconscient, j’ai peu à peu entendu mon accent évoluer vers… un accent romand standard. C’est à dire un accent perçu comme suisse, mais peu prononcé, ce qui empêche vos locuteurs de vous attribuer un canton d’origine. Et attention, il y a évidemment une différence entre l’accent suisse standard, et l’accent français standard.
En réalité, j’avais juste gommé les pans les plus corrosifs de mon accent neuchâtelois: me voilà alors « Sans Accent Particulier ».
Je me suis bêtement dit « Alléluia »! Il faut dire que l’accent standard en Romandie, comme en France d’ailleurs, est valorisé. Et comme à l’époque je bossais pour des médias, c’était un plus.
Les accents marqués passent mal à la radio suisse!
Une parenthèse sur les accents dans les médias
Dans les médias suisses-romands, les journalistes qui ont de trop forts accents régionaux suivent des cours avec un comédien pour gommer les spécificités de leur prononciation et intonations, et ainsi apprennent à domestiquer le merveilleux « accent standard ».
« Le problème » – m’avait-on expliqué – « C’est que si le présentateur du journal a un accent fribourgeois, les autres Romands vont se sentir exclus. » En gros, ils auront l’impression que c’est un étranger qui leur parle, pensez, un Fribourgeois! Quelle horreur!
J’ai d’autres exemples concrets ahurissants. Des téléspectateurs se permettent d’envoyer des lettres pour se plaindre des accents des journalistes à l’antenne. Dans deux médias différents, deux de mes collègues, des professionnels aguerris, ont ainsi été invités à suivre des cours d’accent. L’accent neuchâtelois de l’un, sur une chaîne de télé locale, était jugé trop marqué par certains téléspectateurs. Quand même, cela ne fait pas trop sérieux cet accent. Mais c’était pourtant l’accent du cru! L’autre, expatrié en Romandie, avait… une très légère pointe d’accent du Sud, perceptible sur un mot toutes les 5 minutes. Résultat des courses, il arrive que des pros très bons dans leur domaine se voient attribuer des cours de prononciation… après 10 ans de métier. Sans blague!
C’est idiot, non? Pourtant… Le même phénomène existe en France. On n’entendra pas un accent du Sud présenter le 20H. Pourquoi? L’accent du Sud, cela fait penser aux vacances et aux cigales, mais ce n’est pas crédible pour présenter des news géopolitiques. À la rigueur, cela passe pour une émission de cuisine…
Je trouve ce rejet des accents régionaux complètement cong, pour ma part. Dans un pays comme dans l’autre. Si on entendait plus d’accents dans les médias (à condition qu’ils soient parfaitement intellligibles, of course), ils perdraient peu à peu cette connotation de (biffez selon vos désirs): pittoresque / campagnard / anti-intellectuel, etc. C’est aussi ça la diversité de nos pays, non?
Je crois même qu’un accent anglais est plus facilement toléré à la TV française qu’un accent régional. C’est dire…(Oui, je pense à Harold avec ses bretelles rouges, qui m’explique la géopolitique sur BFM TV)
L’accent français: mal perçu en Romandie
Oui, mon accent suisse standard a muté en un accent français, mais je n’ai pas renié mes racines, bordel!
Mon accent est un mutant. J’avais un accent suisse standard en arrivant en France, il y a 3 ans. Mon entourage français trouvait que j’avais peu d’accent. Par contre, autour de moi, c’était une symphonie d’accent du Sud à des degrés très variés. Il se trahit par des intonations spécifiques ou la prononciation de certaines voyelles, comme « rose » ou « faute » avec un O très ouvert. Aujourd’hui, cette mélodie ne surprend plus mon oreille, qui s’est habituée à ce standard. Des Français vivant en Rhône-Alpes, non loin de Genève, m’ont même dit. « Haha, tu es Suisse? Mais tu es en train de choper une pointe d’accent du Sud! » (Ah bon? Ici, je suis estampillée « sans accent ».)
À force de vivre dans l’Hexagone, je prononce beaucoup de e muets – alors qu’en tant que Neuchâteloise pure souche, je bouffais systématiquement la fin de mes mots auparavant. C’est grave docteur? Ben nan, c’est juste l’effet caméléon. Et si je pars au Québec, j’adopterai aussi l’accent local malgré moi (d’ailleurs cette perspective a l’air de beaucoup amuser ma petite soeur).
J’ai l’accent français – flûte alors!
J’aurais peut-être mieux fait de franchement attraper l’accent du sud (après tout, ce n’est pas une maladie). Il aurait été mieux perçu en Suisse ;) Car oui, à présent je prononce spontanément tout à la française (sauf le mot STAND bien sûr. Jamais je ne dirai ce D!!).
Et les gens qui ont un accent immuable et ne bougent pas de Romandie ne comprennent pas comment ce phénomène est possible!!!
Ils croient que je l’ai fait exprès!!!
…pour les narguer peut-être!
Mais non, c’est involontaire!
Le problème, vous disais-je, c’est lorsque je reviens à Neuchâtel. Pourquoi? Ce que les lecteurs suisses savent – et que les Français naïfs ignorent sûrement (désolée pour la mauvaise nouvelle) c’est que l’accent français est mal perçu en Romandie.
Les Romands ne raffolent pas de l’accent franchouillard
Celui qui arbore un accent français dit en sous-texte sans le savoir ni le vouloir: je suis Français, je parle un meilleur français que vous* alors que vous, vous avez un accent de bouseux (nananère), je me prends sûrement un peu la tête parce que la France c’est mieux et en plus je suis un dragueur et je mange des escargots.
Et tous les clichés habituels associés aux Français dont nous avons déjà parlé.
Bien sûr, pas 100% des Romands ne penseront à cela, il y a heureusement des gens qui ont dépassé les clichés. Or les caricatures ont la vie dure, – je le sais, j’ai été Suisse je vous le rappelle, avant de changer d’accent.
Et pourquoi nous autres Romands nous n’adorons pas l’accent français ?
Cela est probablement dû à notre insécurité linguistique. Une idée reçue sur le français de France, c’est qu’il aurait plus de valeur que celui parlé en Suisse. Il représente une norme vécue comme oppressive, à la fois admirée et haïe. « Ces foutus Frouzes, ils croient qu’ils parlent mieux que nous… »
Le rapport à la langue des Suisses romands est donc ambivalent. À la fois, les accents et expressions régionales sont une fierté pour les locuteurs et à la fois ils sont un fardeau car ils les éloignent de cette norme valorisée. Cette étude de linguistique très intéressante l’explique en détail.
J’ai honte de mon accent français en Romandie
Chers lecteurs, vous comprenez que j’avais besoin de partager ma détresse avec vous. Si je pouvais reprendre l’accent neuchâtelois sur commande, je le ferai quand je reviens en Suisse afin de passer inaperçue dans mon propre lieu de naissance. Mais il me faudrait pour cela un séjour linguistique prolongé…
Actuellement, à chaque fois que j’ouvre la bouche, c’est comme si je me promenais avec un drapeau français peint sur la tête!
Et à côté de moi, j’ai mon Français du Sud, Hugo, qui chope un accent valaisan après avoir passé la frontière suisse. Je passe mon temps à lui filer des coups de coude dans les côtes pour qu’il cesse ses singeries avant qu’un Romand n’imagine qu’il se fout de sa gueule – mais il prétend qu’il ne le fait pas exprès! Pourtant, il n’a jamais vécu au en Valais ou côtoyé ses habitants: c’est un effet secondaire du visionnages des Valaisans dans l’Espace. (Si tu crains pas de choper l’accent du Valais, visionne donc les élucubrations de ces montagnards dans leur navette spatiale!)
Évidemment, les Neuchâtelois tiquent sur mon accent français, mais l’accent valaisan d’Hugo-le-Français-du-Sud passe totalement inaperçu. On est dans de beaux draps!
Florilège de remarques sur mon accent français
Quelqu’un m’a dit avec horreur:
« Mais tu as perdu ton accent neuchâtelois! C’est dommaaaage, c’est comme si tu perdais tes racines! »
C’était une connaissance au détour d’un bar, alors j’ai pas pris la peine de lui expliquer tout ce que je viens de vous dire. J’ai juste souri bêtement en disant « Mes racines sont dans mon cœur, pas dans ma façon de parler » (J’espère que vous avez la larme à l’œil)
Certains poussent le vice plus loin. « Ah oui, tu as l’accent hein, t’es bien intégrée… Et alors, tu vas demander la naturalisation? »
Oh la! Comme si parce que j’étais partie à la découverte de la France et en avait accidentellement pris l’accent j’avais prévu d’y rester toute ma vie. Après juste 3 petites années dans le pays!
Ou une amie au bel accent neuchâtelois:
« Félicitations hein pour ton accent français, il est super classe. »
Comme si c’était une nouvelle coiffure choisie intentionnellement :) Notez qu’au moins il y a des Romands qui trouvent que l’accent français fait classe.
La plupart de mes amis n’osent rien dire. Mais si j’évoque la question des accents, ils font « Ah ouais, c’est impressionnant ton accent français, hein, quand même, j’voulais le dire… » Certains sur un ton réprobateur, désabusé ou de la rigolade (mais en mode, tsss, tsss).
Ils disent, « t’as l’accent français » et certains pensent, « tu es passé à l’ennemi »ou « tu nous aimes plus ». Le pire, c’est que quand je m’écoute parler, mon nouvel accent m’énerve parfois! Je me dis : « Mais attends, pourquoi tu prononces tous ces e muets! »
Exemple avec la phrase précédente:
Maintenant je dis: « Le pir’, c’est que quand jE m’écoute parler, mon nouvel accent m’énervE parfois! »
Avant j’aurais dit: « L’ pir’, c’est qu’quand j’m’écoute parler, mon nouvel accent m’énerv’ parfois!
J’en parlais à une proche amie qui s’est aussi expatriée… de Neuchâtel vers la région genevoise, et nous avons pu partager nos expériences. C’est assez fou, mais elle ressent exactement le même trouble que moi en revenant voir les amis restés à Neuch. Cette vilaine a pris un accent du bout du Léman! La conclusion » Et s’ils avaient l’esprit obtus, nos petits Romands? »
Bon, j’ai vidé mon sac, je me tais après ce pavé sur la vaste question des accents. J’ai un peu forcé le trait de la caricature car j’étais d’humeur agacée, mais le fond est bien là!
Et vous, comment percevez-vous les accents?
PS. Je remercie au passage ma famille, qui n’a jamais osé faire la moindre remarque sur mon accent. Je vous aime!
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