La Suisse est un pays avec une particularité linguistique: 4 langues nationales y cohabitent. Les Français ne comprennent pas souvent comment… J’ai eu l’idée de vous en révéler un peu plus sur les mystères linguistiques de la Suisse sur le blog dans une série d’articles. On commence avec le multilinguisme.
Dans cet article, j’espère réussir à expliquer à nos voisins français comment les différentes langues nationales cohabitent en Suisse.
Le puzzle linguistique de mon pays vous avait été résumé en deux mots dans cet autre billet, ironiquement intitulé: Je suis Suisse-française… mais je me rends compte que c’est amplement insuffisant.
Des idées reçues sur les langues en Suisse
Ce billet m’est inspiré par une série de quiproquos et de questions de connaissances, qui prouvent bien que les mystères linguistiques de la Suisse sont impénétrables…
Non, le français n’est pas la langue la plus parlée dans le pays.
Faux, au jardin d’enfants (= la maternelle) personne ne m’a obligée à parler allemand.
Sans blague, non, chaque Suisse ne parle pas les 4 langues nationales!
Je suis sûre toutefois que les Savoyards et les Francs-comtois sont déjà plus au courant.
Une autre particularité de la Suisse méconnue en France est que… si l’allemand est une langue nationale, les habitants du pays de langue germanique utilisent au quotidien différents dialectes suisses-allemands!
Vous pourriez aussi vous demander pourquoi… souvent les Suisses parlent entre eux en anglais…
En Suisse, 4 langues officielles cohabitent
Reprenons les bases. La Suisse a officiellement quatre langues nationales. Par ordre de locuteurs: l’allemand, le français, l’italien et le romanche. Ça, c’est sur le papier.
Dans les rues de Suisse, la majorité de la population communique en fait en trois langues: le suisse-allemand (qui est un dialecte de l’allemand, on en parle par ici), le français et l’italien.
Le romanche est une langue régionale, qui compte peu de locuteurs localisés dans les Grisons.
Tous les Suisses ne parlent pas les trois langues principales. Chacune sert à communiquer dans une région linguistique distincte du pays, comme le montre cette splendide carte.
Carte des langues en Suisse
Le suisse-allemand
Vous observerez que la Suisse alémanique, où on parle le suisse-allemand, recouvre la majeure partie du territoire. Chaque canton a un dialecte qui diffère… mais ils se comprennent entre eux.
Le français en Suisse romande
La Suisse romande est la partie francophone de la Suisse. Ici, on parle français comme vous en France! Avec quelques spécificités au niveau du vocabulaire. → Pour en savoir plus: ma série sur les mots suisses.
L’italien en Suisse italienne
La Suisse italienne recouvre une zone plus modeste encore. Lîtalien est parlé dans le canton du Tessin, et dans quelques vallées des Grisons. Le Tessin est d’ailleurs un bel endroit à visiter…
Le romanche
Les hachures + les morceaux pourpres sur la carte montrent où survit le romanche, la quatrième langue nationale. Typique du canton des Grisons, le romanche est une langue régionale (comme l’occitan ou le breton en France), descendante du latin. Centenaires exceptés, les locuteurs du romanche parlent généralement une autre langue nationale, le suisse-allemand souvent.
→ Pour en savoir plus, lisez l’article dédié au romanche.
Voilà, on y voit déjà plus clair non?
Des cantons bilingues et le Röstigraben
Des zones bilingues français / allemand
Entre la Suisse romande et la Suisse allemande (ou alémanique), il existe des zones bilingues, où les locuteurs sont mélangés. C’est le cas à Bienne/biel ou Fribourg/Freiburg.
Notez que la frontière des langues en Suisse ne correspond pas toujours aux limites administratives des cantons. (Je vous rappelle que la Suisse est divisée en 26 cantons, qui ont souvent une identité forte). Certains cantons sont bilingues, comme le Valais, Berne ou Fribourg. Le français et l’allemand y coexistent donc étroitement.
La barrière de rösti, une frontière linguistique
La frontière entre la zone francophone et alémanique n’est pas une barrière imperméable. Pourtant, culturellement elle porte un nom, le röstigraben, soit la barrière des röstis, comme le délicieux plat typiquement alémanique à base de pommes-de-terre. (À prononcer reu-chti siouplaît.) Cette barrière de patates symbolise les différences de mentalité et culturelles des deux régions.
Et à l’école en Suisse? On parle quelle langue?
Dernièrement, on m’a demandé si on m’avait forcé à parler allemand à l’école en Suisse. Hein? Non! Dans les cantons romands, tout se passe en français, de l’administration aux écoles. Tout comme chez vous.
Apprentissage d’une deuxième langue: l’allemand obligatoire
La différence, c’est que la première langue étrangère que j’ai apprise sur les bancs du primaire, c’est l’allemand (dès l’âge de 8 ans), alors que l’anglais est arrivé beaucoup plus tard dans mon cursus (~13 ans).
→ Dans cet article, on compare avec mon conjoint français notre apprentissage de langue étrangère à l’école entre France et Suisse.
Pas beaucoup de motivation des élèves pour l’allemand
Il faut noter que les Suisses romands (=francophones) ont tendance à cordialement détester apprendre l’allemand. Ils prétendent que c’est à cause de sa complexité, mais je crois personnellement que c’est autre chose… Une sorte d’opposition liée à l’identité romande peut-être?
En cours de latin, avec bien plus de cas à apprendre, l’hostilité n’était pas aussi virulente, et cela pour mémoriser la grammaire d’une langue morte – et inutile dans le reste du pays, que dis-je, du monde!
Et vice-versa chez les Alémaniques envers le français
Dommage quand même. Un Zurichois que j’ai rencontré dernièrement m’a dit que le phénomène était similaire en Suisse alémanique: les étudiants veulent apprendre l’anglais, mais pas le français! On finit par préférer communiquer en anglais entre Helvètes, parce que c’est plus simple. Cela nous met aussi sur un pied d’égalité…
Notez que certains cantons ont par le passé créé quelques scandales en faisant passer cette langue mondiale avant les idiomes nationaux à l’école (plus d’infos ici).
Je dois vous parler d’un autre détail déroutant sur les langues en Suisse – et là, je crois que je vais d’ailleurs vous faire perdre votre latin:
Les Suisses-allemands n’aiment pas non plus l’allemand.
Pourquoi? Parce que ce n’est pas vraiment leur langue maternelle. Leur langue est le suisse-allemand, un dialecte qui varie d’un canton à l’autre. Or manque de bol, c’est une langue orale, qui ne s’écrit pas. Ses variantes ne possèdent pas de graphie commune. Sur le papier (documents, journaux, etc), c’est donc en allemand que ça se passe.
→ Vous pouvez approfondir la question en lisant ce billet où je vous propose d’écouter un peu de suisse-allemand avec ma copine Nicole!
Personnellement, j’ai trouvé dommage qu’on n’apprenne pas un peu de suisse-allemand à l’école.
Multilinguisme en Suisse: les conséquences
Je pourrais encore déblatérer longuement sur la situation linguistique de la Suisse, mais je vais clore ce billet avec un dernier point plus amusant. Quelles sont les conséquences concrètes du multilinguisme? Quelques exemples.
Les passeports en 5 langues
Les papiers officiels émanant de la Confédération, comme les cartes d’identités, les passeports, ou les billets de banque, sont écrits dans les 4 langues nationales (oui, cela prend de la place!)
Les noms des villes: ne pas tomber dans le panneau
Pour circuler sur la route en Suisse, il vaut mieux avoir des bases des autres langues nationales. Et réviser le nom des villes en allemand. Sinon cela donne des quiproquos idiots, comme ces pauvres touristes français qui cherchaient sans succès la ville de Sierre en Valais alors qu’ils étaient à Siders (c’est le même lieu). Autres exemples: Bienne devient Biel, Bâle devient Basel et Zurich Zürich. (Easyyyy) Mais je vous ai déjà parlé de cette affaire dans l’avant-dernier paragraphe dédié aux noms bilingues des villes en Suisse)
Des étiquettes de produits en trois langues
Dans les supermarchés, les produits sont étiquetés dans les trois langues principales, le français, l’allemand et l’italien. Si on s’ennuie dans son bain, on peut apprendre à dire shampoing ou bain moussant dans les langues nationales.
Cela donne:
- SCHAUMBAD
- BAIN MOUSSANT
- BAGNOSCHIUMA
Mais bon, vous connaissez ça en France. J’ai observé quelques étiquettes bilingues ici aussi… en français-flamand et même parfois français-espagnol!
Une ouverture à l’importance d’apprendre d’autres langues
Quand je vois autour de moi la France, cette grande nation uniforme et entièrement francophone, je me dis que c’est une chance et une richesse d’avoir grandi dans un univers plus contrasté, où il faut faire un effort de langue si on visite le canton d’à côté, comme si on était à l’étranger.
En tant que Suisses, je pense que nous sommes sensibilisés aux langues étrangères et à l’importance d’en apprendre, simplement sur nos shampoings par notre environnement. Nous avons tous des amis dont le foyer est bilingue, et nous savons que si on veut prévoir un city break à Zurich, il faudra être prêts à parler une langue « étrangère ».
Le multilinguisme de mon pays a sans doute contribué à mon amour pour les langues!
Et comme on me pose souvent la question: je parle français, anglais, un peu d’allemand… pas d’italien mais plutôt espagnol (langue de ma famille).
J’espère qu’après cet article vous imaginez mieux comment cohabitent nos 4 langues en Suisse.
Si vous avez d’autres questions, des remarques ou des réclamations, les commentaires vous sont comme toujours grands ouverts!
Et si des Suisses-italiens veulent nous renseigner sur la cohabitation italien – suisse-allemand, cela serait très intéressant! Ayant grandi à l’autre bout du pays, je n’ai que peu d’échos sur la situation de ces deux langues.
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