Les Québécois – et leur langue – semblent être pris en sandwich entre deux forces: la culture francophone et anglo-saxonne. Pour mieux comprendre les influences de ces deux cultures, il faut s’intéresser à l’histoire de la Belle-Province – que je vous raconterai peut-être à l’occasion. Car aujourd’hui, j’ai plutôt envie de me pencher sur des histoires de mots. Et pas n’importe lesquels, des mots accusés de tous les maux au Québec comme en France: les anglicismes!
Les francophones du Québec ont été obligés de se battre pour leur langue. Les Canadiens anglophones ont tenté sans succès de les faire disparaître en les assimilant… S’ils s’étaient tous mis à parler anglais, cela aurait fonctionné – et je me permets de dire que cela aurait été bien triste pour la Francophonie. Du coup, conscients de ce noir dessein, les Québécois ont eu envie de se démarquer des anglophones en revendiquant leurs racines françaises.
Comment ce mélange de culture anglophone et francophone influence-t-il la langue parlée ici?
Eh bien influence anglo-saxonne oblige, le français du Québec est teinté d’anglicismes. C’est assez ironique, car les Québécois ont aussi adopté des mots français pour remplacer certaines anglicismes que nous utilisons joyeusement en Europe. Ils condamnent les anglicismes d’un côté, mais… les absorbent de l’autre. Je ne crois pas qu’ils aient toujours conscience de l’influence que l’anglais a dans leurs tournures de phrases et dans certains mots, qui sont des traductions de la langue d’Elisabeth.
En tout cas, des intellectuels québécois ont hurlé au scandale dès le début du XXème siècle, en voyant les Parisiens – pourtant auto-proclamés gardiens du bon français – adopter des anglicismes très smart, comme smoking, footing, muffin, cocktail ou tearoom. Ces Français, devenus traîtres soudainement, ont été accusés d’anglomanie. Cet épisode, lu dans l’excellent livre de la linguiste Chantal Bouchard, « La langue et le nombril« , qui parle de l’histoire du Québec du point de vue de la langue, m’a fait beaucoup rire.
Pourquoi? Parce que les Québécois ont pu râler devant l’adoption de ces anglicismes en France, mais ils nous en livrent de leur côté toute une galerie .
Les fiers québécois répondent à vos « merci! » par des « bienvenue! » (welcome), quand la température monte, ils allument la fan (qui est un ventilateur – et pas une groupie, attention), sortent avec leur gang à un party, parce que c’est l’fun, trouvent que tout ce qui est mignon est cute et disent « allô » pour dire « salut », expression qui ressemble dangereusement à « Hello ». Et si vous croisez une police, elle aura sûrement un gun.
Même certains de leurs mots qui sonnent bien français dévoilent l’influence que l’anglais a eu sur leur vocabulaire, via des anglicismes sémantiques (je vous explique les différents types d’anglicismes plus bas). C’est le cas de « bienvenue » et « allô » par exemple, qui ont pris des sens différents de chez nous.
Au Québec, les anglicismes se trouvent donc là où on les attend le moins. Et, vous avez remarqué, ceux de cette liste qu’on utilise aussi en Europe, comme gang ou job, changent de genre chez nos cousins d’Outre-Atlantique.
Les calques
Il y a des anglicismes qui sont plus insidieux dans le langage des québécois, car ce ne sont pas des éléments du lexique, soit des mots, mais des structures syntaxiques. J’ai par exemple entendu dans une pub à la télé:
« C’est maintenant le temps de votre programme préféré » (It’s now time for…)
Une phrase qui sonne bizarre à mon oreille de francophone de Suisse.
En France, les anglicismes sont mieux acceptés d’après les Québécois
Au sujet de la perception des anglicismes en France ou au Québec, j’ai trouvé ces considérations fort instructives sur le site de l’Université de Montréal, dans une section de conseil sur la rédaction pour les étudiants:
En France, le sentiment de sécurité linguistique des gens qui parlent français est différent du nôtre, et on semble y pratiquer beaucoup plus l’emprunt direct à l’anglais qu’au Québec. En France, on utilise couramment les termes shopping, parking, week-end, e-mail, etc., et ce, tant dans les conversations familières que dans les communications officielles.
Au Québec, en revanche, tout emprunt direct à l’anglais est suspect. Dans les communications soignées, on tente d’éliminer tout mot à consonance anglaise, quitte à faire parfois des… fautes de français ou à se priver d’un mot dont on a besoin pour parler clairement.
Au Québec, on emprunte peu directement à l’anglais, mais davantage de façon inconsciente. On commet plutôt des anglicismes sémantiques et des anglicismes syntaxiques.
Ainsi, tel dirigeant sera content de *nous introduire son épouse (au lieu de nous la présenter), telle chanteuse *sera sous l’impression qu’elle avait la faveur du public (alors qu’elle devrait en avoir l’impression), tel journaliste nous dira que les médecins sont *sur appel (alors qu’ils sont de garde). Ces personnes croient, en toute bonne foi, parler un français correct, mais leur usage de cette langue subit, bien contre leur gré, la pression des structures anglaises sur les structures françaises.
Source: Centre de communication écrite – Université de Montréal
Ce site comprend aussi un paragraphe qui explique les différents types d’emprunts, que je vous résume ci-dessous.
Les différents types d’anglicismes
L’anglicisme lexical est l’emprunt d’un mot, qui peut être francisé ou pas. Cela arrive par exemple lorsque le français n’a pas de mot pour désigner une réalité. Il peut aussi faire doublon avec un mot français. Le Centre de communication écrite cité ci-dessus prend position et les juge alors « inutiles ». Il cite *brake au lieu de frein, *break au lieu de pause, *tip au lieu de pourboire, *switcher au lieu de remplacer ou d’échanger, *canceller au lieu d’annuler.
Il faut noter que les anglicismes acceptés ou pas évoluent au fil du temps. Certains restent dans la zone du langage familier, d’autres sont adoptés dans le langage courant et finissent ensuite par être inscrits dans les dictionnaires, comme le Petit Larousse ou le Robert (tous deux édités en France – je vous le rappelle!)
L’anglicisme sémantique survient lorsqu’on ajoute le sens d’un mot anglais qui lui ressemble à un de nos mots français. Par exemple en utilisant « questionner » (to question) au sens de mettre en doute. Un anglophone s’exprimant en français pourrait aussi l’utiliser ainsi, et tomber dans le panneau de ces faux-amis.
L’anglicisme syntaxique ou calque est lui une traduction littérale d’une expression anglaise, comme « demander une question » au lieu de poser une question, etc.
Les mots québécois qui remplacent des anglicismes
Ça, c’est côté pile.
Parce que côté face, nos cousins d’Amérique ont forgé de très jolis mots qu’ils utilisent à la place des anglicismes que nous utilisons au quotidien en France comme en Suisse (désolée les Belges, je vous connais toujours aussi peu).
- Sur les Mc Do québécois, on ne lit pas « Drive-in » mais « Service-au-volant ».
- On se fait percer le nombril au salon de perçage (piercing).
- L’été on enduit ses cils de mascara hydrofuge (waterproof).
- Les Québécois adorent faire du magasinage (shopping)
- Exemple ambigu… Le Coca light se nomme ici Coke Diète.
- Un jour j’ai même mangé un délicieux « hambourgeois » dans un restau au décor ricain. (burger)
Aidez-moi si vous en avez d’autres!
Note pour les Québécois: eh oui, en France et en Suisse on utilise couramment les anglicismes entre parenthèses ci-dessus.
À L’Anecdote, on mange des hambourgeois délicieux! Je ne sais pas si ce terme est courant au Québec ou figure dans la carte par jeu.
Une boutique de perçage sur la rue Saint-Denis
Prononciation à l’anglaise
Côté prononciation, les Québécois prouvent qu’ils sont bilingues par culture, contrairement aux Français qui francisent les prononciations (sauf presque le mot « stand ») et écorchent systématiquement les mots étrangers (je n’arriverai jamais à m’habituer à Bach transformé en bac). Les Québécois par contre disent « Pampers » ou « Wifi » avec l’accent ricain. Si vous dictez votre adresse e-mail @free.fr – ne dites pas frit mais bien « frrreeee » pour être clair. Sinon vous êtes…cuit.
.. en revanche, et le paradoxe continue, on dit « Boston » en version francisée au Québec – et pas « Bostonne » comme en France.
J’ai l’impression que la plupart des Québécois de Montréal parlent couramment anglais. Même si la ville est officiellement francophone, l’anglais y a une place importante. J’ai été surprise (et un peu choquée) de rencontrer des anglophones qui y étaient nés mais ne semblaient pas parler français.
Après, peut-être font-ils leurs timides parce que nous leur parlons spontanément en anglais, alors qu’ils pourraient se débrouiller en français s’ils en avaient l’occasion/en ressentaient le besoin?
(Tiens, tiens, cela me rappelle la situation d’un petit pays…)
Pour conclure:
J’ai essayé de rédiger ce billet en évitant de prendre parti « pour ou contre » les anglicismes. C’est comme la politique, chacun a son opinion là-dessus, et il n’y a pas de règle absolue sur la langue!
(et voilà que j’écris sans me rendre compte un mot suisse, une jolie façon de conclure car « là-dessus » est un helvétisme emprunté à l’allemand)
Moi je n’ai pas peur des anglicismes et des emprunts en général, parce que je sais que toute langue vivante évolue en permanence, et se nourrit d’influences venues d’autres idiomes. Le français a par exemple beaucoup emprunté à l’italien son vocabulaire de la musique, et autrefois, ce sont les anglophones qui nous ont piqué une ribambelle de mots français.
Ses emprunts à l’anglais forgent aussi l’identité du français du Québec, qui me semble bien plus riche en expressions propres que le français de Suisse romande par exemple. (Je suis jalouse!)
Dans ce billet, j’ai insisté sur les aspects du français du Québec rappelant l’influence de l’anglais, mais il y a un dictionnaire entier de termes tout à fait francophones que vous n’avez jamais entendus en Europe, avec au milieu des expressions utiles et charmantes qu’il faudrait importer. (À présent, je me permets de donner mon avis ).
Je vous parlerai de ces débarbouillettes – grignotines – peignures un autre jour, quand ma collection sera étoffée. (Edit: c’est chose faite ici!) Je compte proposer une liste de mots québécois à introduire chez nous :) Avertissement à mes proches: je les ramènerai dans ma valise, parce que je les aime, mes nouveaux mots!
Après 28 ans à chérir ma langue française, je ne pensais pas que ce voyage au Québec serait l’occasion de la redécouvrir avec des yeux émerveillés. C’est un très beau cadeau pour moi d’apprendre l’existence de tous ces mots, tous neufs à mes oreilles. Alors, merci cousins québécois, d’avoir su forger et conserver ce trésor et de ne pas être devenus anglophones!
Vous avez probablement plein de choses à dire et à partager après avoir lu cet article: les commentaires vous sont grands ouverts! Je me réjouis de vous lire.
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