Témoignages de Français sur leur intégration en Suisse

Témoignages de Français installés en Suisse (2)

Publié le 25 janvier 2017 | Par kantutita | Bienvenue en Suisse

Je laisse la parole à deux Français installés en Suisse aujourd’hui, qui avaient envie de raconter leur histoire…

Vous rappelez-vous? L’an dernier j’avais publié dans cet article quelques témoignages de Français sur leur intégration en Suisse… Cela avait fait suite au débat sur le racisme anti-français en Suisse, survenu suite à la parution d’un livre polémique: « Bienvenue au Paradis » de Marie Maurisse.

Certains expats avaient réagi en balayant cette idée de racisme envers les Français, mais d’autres partageaient un certain mal-être en Suisse…

J’avais proposé aux Français qui le souhaitaient de m’envoyer d’autres témoignages sur leur intégration ou leur déception face à des remarques racistes. Je publie aujourd’hui les histoires de deux lecteurs… qui m’ont envoyé de longs e-mails sur leur expérience. (J’ai légèrement coupé certaines parties de leurs témoignages, mais presque tout y est !)

Tous deux ont adopté la Suisse et obtenu ou demandé la nationalité. S’ils avouent que tout n’est pas plus rose qu’ailleurs, ils remettent en question l’image donnée par le livre « Bienvenue au Paradis » (qu’ils ont tous deux lus mais pas appréciés). S’ ils ont été témoins de discriminations, ce qui ressort avant tout de leur récit c’est que leur envie d’intégration et leur ouverture d’esprit leur ont permis de vivre heureux dans le pays…

Voici leurs expériences…  Je vous laisse avec leurs messages! Je vous préviens, ce sont de grands bavards ;)

Le témoignage de Régis

« A l’âge de 16 ans, je n’aimais guère aller à l’école. Mais je n’aimais pas non plus ne rien faire. J’étais au lycée à Saint-Louis, et je prenais le bus, régulièrement pour me rendre à Bâle. J’ai appris à découvrir cette ville et à l’aimer. J’ai aussi appris le schwytzerdütsch. Pas simple. Mais si on veut communiquer avec les gens… J’ai passé des journées et des nuits à Bâle, j’ai rencontré les gens, je me suis retrouvé par hasard dans des soirées privées, où l’on m’a accueilli après quelques mots échangés. Il faut croire que j’inspire confiance.

A l’âge de 24 ans, j’ai fini par y travailler. A l’UBS, Gartenstrasse. J’avais toujours un collègue ou une collègue avec qui manger à midi. Il n’y avait quasiment que des Suisses dans notre service, à 90 %. J’ai été accueilli avec bienveillance, gentillesse, sérénité. Vous allez me dire que c’est une vision idyllique que je vous conte, mais c’est vrai. Je peux vous donner les prénoms de toutes les personnes, et évoquer les discussions que l’on a eues, parfois très privées. Même le grognon du service, un ‘montagnard’ comme il se dénommait, venait me demander conseil sur les nouveautés du jazz, et nous échangions des disques. J’ai quitté l’UBS de Bâle pour Genève. Et pareil, une ambiance similaire, il y avait par contre 50 % de suisses, 40 % de français, 10 % d’espagnols, portugais et italiens. J’ai trouvé l’atmosphère moins chaleureuse qu’à Bâle, moins de liens, mais je n’ai jamais rien eu à redire sur l’interaction professionnelle.

J’aurai pu vivre en France, mais j’avais envie d’expérimenter la vie en Suisse. Je suis allé vivre chez un ami (j’ai fait sa connaissance 3 ans auparavant en vacances), cela aurait dû être provisoire, finalement, cette colocation a duré plusieurs années (nous avons même vécu à 3 pendant quelques temps, lui, sa petite amie et moi). Il est suisse, ses amis le sont également, et là aussi, l’échange n’a été que convivialité et discussion passionnante.

Alors oui, j’ai eu droit à quelques remarques sur ma façon de parler (on ne peut pas gommer ses années passées à étudier la littérature), mais il n’y avait rien d’agressif, au contraire. En tout cas, les amis de Thierry et/ou de sa compagne, quand ils les invitaient, leur disait toujours :  « et vous n’oubliez pas Régis ».

Une seule fois, une fille m’a fait une remarque : rencontrée dans une boîte de nuit, jeu de la séduction, on s’est embrassé, on s’échange nos numéros, elle me rappelle le lendemain, on se revoie. Et là, elle me dit : « tu viens de quelle partie de la Suisse Alémanique ? ». J’adore ton petit accent germanique. Je lui dis que c’est l’accent alsacien. Elle fait des grands yeux, me dit qu’elle ne peut pas encadrer les Français, elle, une vaudoise de Lucens ! Je me marre, en lui disant que je ne suis pas seulement français. Je suis aussi alsacien, grec, avec un nom aux origines turques, des femmes dans ma famille qui ressemblent à des tziganes, un père né au Maroc, des cousins américains. Elle a été ma moitié pendant 3 ans. Puis ma meilleure amie depuis.

Quand je vais en Suisse Alémanique, les personnes rigolent, et me sortent : « du hast ein ganz lustig’a dialekt ». Ca se voit que je ne suis pas suisse. Mais ça se voit aussi que pour moi, le plus important, est de passer un bon moment avec les personnes que je rencontre.

J’ai bien conscience que mon témoignage ne vous amène pas grand chose dans la thématique ‘comment s’est passé votre intégration ?’. Car il n’y a pas eu d’intégration à faire. Je suis quelqu’un de simple, je suis plus à l’écoute des autres que conquérant ou donneur de leçons. Je ne parle pas pour me mettre en avant, je parle pour établir une connexion avec un interlocuteur, dans le but de faire naître un échange. J’ai toujours agi ainsi, et c’est toujours ainsi que j’ai pu faire de vraies rencontres, dans la médina de Marrakech ou dans le quartier gitan de Grenade, au Ronnie Scott’s club de Londres ou à 2500 mètres avec des randonneurs. Si vous êtes obsédé par le racisme, vous allez le voir et le vivre toutes les 5 minutes. Si vous aimez la musique, vous allez l’entendre aux 4 coins de Genève ou d’Interlaken.

Si je n’ai jamais été victime de piques racistes, ai-je été témoin de racisme en Suisse ? 

Alors là, je vous dirai oui !

Le racisme en Suisse: d’un canton à l’autre…

Les remarques de certains Zurichois sur les Bâlois était affligeantes. Un florilège ? « Je déteste venir à Bâle, les filles y sont ‘bon marché’, aucune classe, toutes des paysannes ». « Les bâlois ont 15 ans de retard dans leur méthode de travail par rapport à Zurich, avec eux, on en serait encore au télégramme ». « les zurichois sont tous des gens qui se la pètent, ils se croient les maîtres du monde, je ne peux pas les supporter ». Étrangement, vis-à-vis des alsaciens, je n’ai pas décelé énormément de piques. Non, il y avait plus d’animosité entre ces deux cantons.

Anecdote: drôle de rencontre en Valais

En vivant à Nyon, j’ai également décelé des tensions entre vaudois et valaisans. Un jour où j’étais en reportage du côté de Sierre (j’ai oublié de vous dire que j’ai été journaliste dans le domaine musical pendant 5 ans), un type sort d’un bistrot, voit ma plaque de voiture et me lance : « retourne chez toi, sale vaudois« . Je me marre et lui dit : « tu devrais plutôt me dire : retourne chez toi, sale alsacien ». Le gars reste éberlué, me demande d’où je viens. « Près de l’aéroport Bâle-Mulhouse ». Il me dit que sa grand-mère est alsacienne. Et me propose illico d’aller boire une bière. J’ai accepté, parce que même si le mec est raciste à la base, j’avais envie de lui donner tort dans sa réaction. Et à la fin, je lui ai demandé : « et si maintenant je te dis que je suis vaudois ? ». Et il me sort : « ben on aura bien discuté ».

Face à un raciste, vous pouvez tourner le dos, ruminer, trouver ce comportement honteux, écrire un livre, que sais-je… vous ne faites pas avancer le débat. Par contre, il est tellement facile de mettre un raciste devant ses contradictions. Tu es raciste et tu écoutes du R’n’B ? Tu es raciste et tu passes tes vacances au Maroc ?

Enfin voilà, de mon côté, donc, rien de bien méchant à signaler. Heureusement. J’aime tellement ce pays que j’ai demandé la nationalité et je vais recevoir mon passeport l’année prochaine. Là où quelque part, j’éprouve de la pitié pour Marie Maurisse, l’auteure du livre « Bienvenue au Paradis », c’est lorsqu’elle évoque ‘ces étrangers en Suisse qui participent à la cérémonie officielle’. Elle en parle avec tellement de mépris. Comme si pour ces étrangers, c’est le Graal ultime, la reconnaissance salvatrice. Mais non, c’est juste une officialisation conviviale, un bon moment à vivre. Je reste le même gars, qui trouve logique que quand on vit dans un pays, on en acquiert la nationalité, surtout qu’il y a eu un échange mutuel entre ce que la Suisse m’a apporté, mais aussi ce que je lui ai donné. »

Régis

 

Le témoignage de A

« Je ne pense pas pouvoir être objective à 100% puisqu’il s’agit d’un vécu et que dans ces cas-là, bien qu’on peut tenter d’ôter autant d’émotions que possible, rien n’y changera… Mais j’avais envie de raconter mon histoire.

Née à la frontière franco-suisse, je suis (sur les papiers du moins puisque la génétique est bien plus diverse) d’origine française –Var, Aveyron et Ile-de-France. Mes parents vivaient à la frontière, avant de s’installer dans le canton de Genève lorsque j’eus six mois. J’ai toujours vécu en Suisse, mais j’allais à l’école française, étant donc frontalière jusqu’à mes 9 ans ! (C’est là qu’on peut se dire que tous les frontaliers n’ont pas forcément un but économique…) J’ai par la suite vécu dans un petit village au sud de Fribourg et dans le canton de Vaud, avant d’être naturalisée suissesse et donc, binationale.

La règle, c’est la règle

Ce qui m’a impressionnée dans le canton de Vaud, c’est leur sens du civisme. Ça frise presque le conformisme, mais je trouve ce terme trop péjoratif. Ici, on doit appliquer les règles, c’est ainsi. Je donne plusieurs exemples: peu importe qu’il n’y ait aucune voiture sur la route, tu attends que le feu piéton soit vert pour traverser –c’est extrêmement mal vu de traverser comme ça, tout le monde regarde la personne d’un air courroucé.

On doit aussi, lorsqu’on prend le train, laisser un passage pour laisser les personnes sortir et attendre que ce soit fait avant d’y entrer, SANS BOUSCULER; on cède sa place aux personnes âgées, aux femmes enceintes, aux blessés et aux enfants. On respecte les limites de vitesse et si on tombe sur quelqu’un qui fait quelque chose de malhonnête –ne pas payer le parking, se garer aux arrêts de bus, obstruer des voies publiques, ne pas ramasser les crottes de leur chien, etc– on lui rappelle ses devoirs, la honte suffit. Ça peut parfois être quand même relativement dérangeant, notamment lorsque certaines gens se permettent de s’infiltrer sur la propriété privée d’autrui pour avoir quelque chose à dénoncer. Heureusement, ces personnes-là sont rares, mais elles existent.

Melting-pot à l’Unil

J’ai à présent 19 ans et je suis à l’université de Lausanne: lieu multiculturel, capitale olympique, ville très axée sur l’esprit estudiantin. Beaucoup d’étudiants étrangers viennent ici, et ça contribue à enrichir notre ouverture d’esprit: les « vieux » peuvent râler comme ils veulent, la jeunesse préfère ne pas les écouter et réfléchir en comparant avec les étrangers sur tout, pour mieux comprendre et améliorer les faiblesses de notre système (vous n’imaginez pas la force et l’envie politique qu’ont les jeunes en Suisse !). Ici, les blagues fusent sur tout le monde, personne n’est épargné, à commencer par les Suisses eux-mêmes.

J’ai obtenu ma nationalité suisse et j’en suis très fière et heureuse. Une fois qu’on a goûté à une telle liberté de voix, qu’on a conscience du poids qu’on a dans les décisions politiques, on ne veut plus s’en passer. J’aime la France et son patrimoine, j’aime mon pays d’origine mais j’aime aussi mon pays d’accueil.

Florilège de stéréotypes

Ce que je pourrais sortir comme stéréotypes sur les français qu’on entend par chez moi ? Ils sont arrogants, râleurs, un peu flemmards, avides, grandes gueules, grévistes H24, … Mais si ces clichés sont parfois dits sérieusement, j’ai toujours été surprise d’entendre des explications plus humaines que ce genre de démonstrations un peu haineuses: « ils sont ainsi parce qu’ils sont désespérés de pouvoir enfin vivre convenablement, ils sont fiers de leur pays, ils connaissent mal la Suisse, ils sont timides », etc.

Ce que j’ai pu entendre comme stéréotypes sur les suisses en France (quand j’y vais en vacances) ? Ils sont riches et radins, opportunistes, alcooliques, prétentieux, rustres, arriérés, … Je peux juste répondre à cela que ce n’est qu’une question de point de vue pour certains clichés: d’un point de vue négatif, un suisse est opportuniste, alors que si on voit les choses sous un angle positif, un suisse est ambitieux. Qui ne l’est pas au fond ?

J’ai eu honte!

Pour être honnête, Madame Maurisse dans son livre (Bienvenue au Paradis) m’a relativement déçue: elle s’est contentée de raconter les pires expériences de certains Français (dont elle) sans jamais nuancer ses propos, tout en rapprochant des points complètement incohérents. J’ai écouté son interview par Darius Rochebin, sur la RTS, et même en me mettant dans ma nationalité française je n’avais jamais vu autant de mauvaise foi. J’avais honte.

Ce que je trouve pire encore, c’est que des Français y croient ou se retrouvent dans son livre, non parce que ça n’existe pas (j’ai déjà dit que l’accueil suisse dépendait de beaucoup de facteurs), mais parce qu’on ne peut pas GÉNÉRALISER sur uniquement les cantons de Genève et Vaud qui sont effectivement « envahis » par les frontaliers français: nous avons 26 cantons et demi-cantons en tout, en Suisse, et même si elle parlait de la Romandie (Suisse francophone), s’axer sur Genève et Vaud est largement insuffisant. J’ai au final plus l’impression qu’elle affirme sa haine contre la Suisse en s’appuyant sur certaines mauvaises expériences d’autres Français pour légitimer ses propos.

Je ne dis pas qu’ils sont inappropriés, ni forcément faux, mais généralisés et exagérés. Je ne suis pas fâchée contre cette dame, mais j’ai honte d’être française quand je pense à son livre et je suis déçue et navrée à la fois qu’elle ait une image si mauvaise d’une Suisse que j’ai adorée dès l’enfance.

La seule raison pour laquelle je puisse être fâchée contre elle, c’est qu’elle véhicule une image faussée et subjective dès le départ, et que les gens pas forcément très penchés sur les recherches approfondies vont se dire dès maintenant que tous les suisses sont des « racistes anti-français ».

Quant aux réactions des suisses, je vais omettre les insultes et les remarques méchantes car elles me donnent également honte de ma nationalité suisse.

En conclusion, je pense sincèrement que chaque pays ou région est concernée par ces problèmes-là, parce que chaque pays a son lot de gens biens et de gens cons. Le problème, c’est que les gens cons, même minoritaires, on les remarque et on s’en souvient plus facilement (comme les voitures qui conduisent mal: avez-vous seulement pensé une fois « Ah, il/elle conduit vraiment bien, ça fait plaisir ! » ?). Le seul moyen de contrer ces clichés, c’est de repérer non pas les nationalités, mais les cons en soit, et de les éviter… »

A.

Ça, c’est un conseil judicieux: éviter les cons ;)

Si vous avez envie à votre tour de partager un témoignage sur votre intégration en Suisse, les discriminations face aux Français, ou autre, n’hésitez pas, les commentaires sont faits pour discuter!

Et si vous avez un autre point de vue que ces deux Français qui témoignent aujourd’hui (que vous avez souffert d’un mauvais accueil en Suisse, essuyé des remarques déplacées, etc) n’hésitez pas à donner un autre point de vue que le leur!



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